-.-J'ai toujours aimé la souffrance. Je me complaisais à exacerber mes déceptions, mes réflexions amères; la communication boiteuse avec mes parents, l'incompréhension des autres enfants dans l'ensemble cruels et limités et avec qui je ne pouvais donc prétendre à aucune connivence, mise à l'écart qui se prolongea jusqu'à la fin de l'adolescence quand je compris qu'il valait mieux paraître en savoir moins que les autres et, à tout prendre, avoir l'air bête.. c'est à peu près à ce moment-là que je commençai à pressentir que la vie était absurde, ce qui me fut confirmé par de nombreuses lectures, que je touchais du doigt le mal-être, que la question "à quoi bon ? " revint de plus en plus souvent et me parut intolérable, les diverses corruptions de l'être humain en qui je voulais croire, le trou noir de l'avenir qui amènerait inéluctablement la mort, et le véritable trou noir, et d'autres réflexions du même ordre contre lesquelles je ne chercherais même pas à me débattre.
-.-Passons.
-.-Il paye. On se casse.
-.-Il me donne la main. Il me porte à moitié. Je baisse les vitres, l'air frais me fait du bien. Je recule mon siège et j'étends mes jambes. Je me mets à chanter à tue-tête, et à rire, à rire si fort ! Je fais des grimaces impossibles. Il ne peut s'empêcher de rire aussi. Je sors la bouteille de champagne que nous n'avions pas finie et que j'ai embarquée, dissimulée sous mon pull. Je bois au goulot, comme un pochetron, et le supplie de faire de même. Il s'exécute. Nous avons fière allure.. Il termine la bouteille et la balance sur la chaussée de la place de la Concorde où elle explose, avec un bruit d'apocalypse. Je m'avilis à plaisir et je suis en train de l'entraîner dans ma chute.
-.-Nous arrivons devant la boîte l'air idito et prétentieux. Il jette les clefs de la caisse au voiturier, juste ce qu'il faut de suffisance et de désinvolture. Celui-ci lui saute au cou et se répand en effusions. Pour écourter ces touchantes retrouvailles, je prends l'accent ridicule et impérieux de la pouffe étrangère, et lui intime l'odre de me suivre.
-.-Commence la grinçante comédie des mondanités. D'autant que cela fait six mois que nous ne sommes pas sortis. Tant de gens perdus de vue à qui il faut aller expliquer où j'ai dîner avant, où j'étais passé pendant tout ce temps, qu'est-ce que j'ai fait, si je pars à Saint-Tropez cet été, ou à Marbella, ou à Ibiza, ou en Sardaigne, ou les quatre, si je vois encore machin, pourquoi j'appelle plus, où j'ai acheté mon pantalon, comment j'ai rencontré A.. Oui, oui, je veux bien un verre. Vodka, s'il te plaît et avec des glaçons.. Du jus d'orange.. Non, je ne perds pas les bonnes habitudes.. Enfin, du calme, je ne suis pas alcoolique, non plus.. Ça par contre, j'ai sérieusement freiné.. Oui, c'est ça, passe-moi ton sachet, t'es un amour.. Ça va.. Bien et toi.. Non, non, je ne suis pas marié, pourquoi tu dis ça.. Non, je n'ai pas oublié.. Je ne t'ai pas rappelé parce que.. parce que.. Oui.. de la vodka, s'il te plaît.. Quoi de neuf.. rien, comme d'habitude.. Qui a commandé du champagne.. non, j'ai assez bu.. OK, t'énerve pas, mais juste une coupe.. Tiens, comment tu vas, mon coeur.. Oui ça faisait longtemps.. T'as pas de la coke.. On se voit tout à l'heure.. T'es noir.. Tu reviens d'où.. C'était comment.. Tu sais que je me sens con, un verre vide à la main.. Vodka orange, merci beaucoup.. A, mon amour, je te cherchais partout, t'était où ?
-.-Je ne me suis pas retrouvé dans un état pareil depuis des lustres. La pièce tourne autour de moi, la mer de visages me submerge, je manque de tomber à chaque pas, mais je ne suis pas le moins du monde affecté par mon état d'ivrognerie avancée. Au contraire, j'exulte.
Quatre heures. Le Queen, les mêmes cons ; ils sont ivres morts et leurs vêtements sont sales. C'est la seule différence. Fatigué de quémander, j'ai acheté deux grammes de coke, depuis qu'elle a baissé, je me gâte. Je traverse la fosse pour aller aux toilettes, des torses anonymes et poisseux se pressent contre moi, deux pédés bas de gamme s'enlacent, ecstasiés au dernier degré, ils salivent et me jettent des regards hostiles sous leurs piercings à l'arcade soucilière, leur oeil torve me glace. Je simule un malaise pour dépasser tout le monde. Le mec des chiottes m'offre une sucette. Je m'explose le nez. Je ressors, hagard et les gencives anesthésiées mais très content de moi. Je regagne le carré. Je marche, roulant du cul et balayant sans remords les obstacles de chair hideuse et suintante qui me barre la route.
-.-Je retrouve A. Il a une fille sur chaque genou et de nouveau ce sourire sardonnique qui lui fait une tête de salaud. Il boit comme un trou. J'enjambe la table en reversant quelques verres. Un pique-assiette proteste, et A le remet vertement à sa place. Je dégage violemment les deux conasses de ses genoux et m'empare de ses lèvres. Je l'embrasse avec insistance, mes mains se glissent sous sa chemise et caressent ce corps que je connais par coeur. Le monde alentour disparaît. J'enlève un à un les boutons de son jean, et nous sommes emportés par notre passion mutuelle sans pouvoir la réprimer, nous glissons lentement vers l'inévitable étreinte.. Et on baise. En plein milieu du Queen. Ma jouissance est décuplée par la proximité de la multitude. Nos va-et-vient lascifs passent pour un simlacre, mes cris se perdent dans la musique trop forte..
-.-Je me retire et m'assois à côté de lui. Quelques personnes nous fixent, l'air horrifié, et nous partons d'un éclat de rire diabolique. Nous ne respectons rien ni personne, pas même nous-mêmes, et nous nous sentons doués d'un pouvoir unique ; je débarrassés à jamais du joug de l'interdit. Je ne peux pas m'arrêter de rire. Je suis ivre de champagne et de débauche.
-.-J'en veux plus, je ne suis pas satisfait.
-.-J'ai envie d'ailleurs, d'intensité, d'impossible.
-.-Nous sortons de la boîte. Le chemin de Queen à la voiture est interminable, nous conjugons ce qu'il resqte de nos équilibres respectifs pour ne pas mordre la poussière. Nous traçon des figures involontaires dans l'air chargé d'électricité, et peu à peu s'immisce en moi la pensée que nous sommes grotesques. Grotesques. Des pantins gesticulants. Je m'affale sur le siège. Les Champs tournent autour de moi, et je tente de fermer les yeux pour échapper à cet étourdissant manège dont je suis le centre, mais l'étau qui m'enserre alors les temps me contraint à garder les yeux grand ouverts sur le pieux spectacle de ma déchéance. Un corps affaissé, agité de soubresauts, revouvert tant bien que mal d'un jean tacheté. Des mains qui se tordent. Un visage détruit. Des yeux enfoncés, hagards. Une bouche figée. Un teint hâve interrompu par un filet de sang coagulé sous l'arcade sourcilière. Je recherche dans mes yeux la lueur qui m'est familière. Il n'y en a pas. Je contemple une étrangère. Une étrangère aux yeux éteints.
-.-Dire que A est capable de faire un créneau.. Je reste cloué à mon siège, je ne peux pas bouger. Il m'exhorte à le faire. Je refuse. Il finit par me tirer doucement par la main, je parviens à m'extriper de la voiture. Mes mouvements saccadés sont ridicules. Je me retrouve debout sur le trottoir. Un instant. Je vacille sur mes jambes harassées et m'effondre. J'ai envie de vomir. Ça monte en moi comme un sentiment de fureur, j'ai envie de dégorger mon dégoût, ma haine et les litres d'alcool ingurgités. Je suis a genoux, coubé en deux, et je vomis sans pouvoir m'arrêter mes excès de cette nuit et la vie de toujours, et je souille mon jean d'éclaboussures sordides, et le silence pesant d'atroces déglutitions. Et ça jaillit comme dans un cauchemar, je dégueule des litres de vodka, des litres de champagne, mes illusions perdues, les fantômes qui me hantent, et ça gicle sur le bitume noir avec un bruit d'explosion liquide et sale qui se répercute dans ma tête comme la sentence fatale de mon indignité. Et je reste prostré. Je ne veux pas me relever, je ne veux pas affronter son regard. Ma tête baissée dissimules mes larmbes brûlantes. Je veux mourir ici.
-.-A me relève, il passe un bras sous mes genoux, l'autre sous mes épaules, il me porte et m'emmène. Je suis submergé de fatigue et de honte, je laisse aller ma tête sur son épaule, j'ai l'air d'un mort. L'odeur familière de son appartement me rassérène. Il me guide à pas lents à travers les pièces jusqu'à la salle de bains. Il m'assoit sur la baignoire et passe délicatement une éponge mouillé sur mon visage maculé de larmes. Patiemment, jusqu'à l'entière disparition des traces. Jusqu'à ce que la glace me renvoie l'imagie d'un enfant pâle, aux yeux tristes et cernés.
-.-N'attendez pas de chute à cette histoire et à ce blog, il n'y en a pas. Il est mort et plus rien n'a de sens pour moi. J'envisage l'avenir comme une éternité de souffrances et d'ennui. Ma lâcheté m'empêche de mettre fin à mes jours. Je continuerai à sortir, à taper, à boire et a persécuter des cons.
-.-Jusqu'à ce que j'en crève.
-.-L'humanité souffre. Et je souffre avec elle.
Aucun article ne suivra celui-ci.
Un long arrêt est prévu. _-__